DEFORMATION CONTINUE / N. AMBROSETTI

N. AMBROSETTI

Le voyage, disait un sage, forme la jeunesse…

Depuis 2004, depuis mes débuts dans le monde d’agent de voyage, j’ai eu cette folle envie de proposer de poser un regard curieux sur les mondes que j’allais offrir aux voyageurs.

De partager mutuellement cette délicieuse envie d’aller voir un peu plus loin et de revenir un peu plus sage. De souligner en fait que chaque voyage est un acquis supplémentaire pour son pèlerin.

Sage ou conscient de la richesse du voyage, de ce que la rencontre apporte et surtout le recul qu’il impose sur nos quotidiens. Certains que pour celui qui partirait il reviendrait accompagné d’un nouveau dessein ou sans doutes animé par ce que les sages des bouts de mondes auraient éveillés chez lui.

Le voyage et les destinations ont changés. Qu’on s’y accommode et sans camper sur nos projections quelque peu nostalgiques de ces grands voyageurs ayant motivés nos propres départs souvent à travers ces récits d’aventure parcourus à la bougie tard dans ces nuits interdites, c’est aussi notre monde qui a opéré une déroutante mutation.

Le virtuel en est certainement la cause. Bonne chose pour rapprocher les peuples, les échanges,unifier les idées, mais en y regardant de plus près ce n’est pas la destination qui importe mais bel et bien la richesse du chemin qui nous y conduis.

Sortir de sa zone de confort, se mettre en danger, ré-apprivoiser le questionnement de soi, flatter sa curiosité, cela est à mon sens les compétences clés de tout apprentissage en y questionnant ses motivations et comprendre celles des autres. “Learning by doing »

En guise de formation, le Monde est la seule école reconnue, continuons donc de partir. Déformons nous de nos “tenus pour acquis” et ne cessons de remettre en cause, au-delà des fondations, ce qui semble s’inscrire dans une collégialité rassurée par la norme. On me dit souvent qu’en terme de ce qui reste inscrit n’est presque rien, une fois de retour dans le quotidien. Je réponds volontiers que c’est ce Presque rien qui est le plus important.

La norme, désormais ne semble plus saluer l’individualité, ou alors entretien ces faux semblants par une démarche consumériste vouée à se normaliser…

Sortir du coutumier nous conduit à questionner, remettre en question des éléments simples qui ne se sont plus aussi lisibles dans le travail quotidien. Cela ouvre à la créativité et autorise à sortir des normes ou de les dépasser. "On peutpasser sa vie à étudier la gravité sans jamais apprendre à voler."

C’est aussi l’occasion de tisser des liens, de se créer un réseau, de réapprendre ou comprendre la logique des langues. Le voyage, c'est l'expérience acquise. Un voyage pédagogique ... Qui nous questionne sur nos compétences et la façon qu'est la notre pour les développer. Se former est un investissement

Enfin, laisser place aux émotions positives qui constituent le meilleur moteur intellectuel qui soit et pourquoi pas accepter un éventuel changement, tout aussi drastique qu’il puisse être. A mon sens l’échec serait d’être nostalgique de ce que nous aurions pu être et ce n’est souvent qu’avec une bonne dose de recul que l’exercice devient possible.

Quel que soit le domaine dans lequel nous sommes ce sera cette sourcilleuse Independence qui fera de l’individu celui qui se distingue. Alors dans cette distinction imaginons sereinement qu’elle saura trouver la place qui la conforte. S’obstiner à refuser ce qui paraît évident en est la clé. Cela envisage sous un angle plus léger ou positif ne peut que rasséréner aussi les bons acquis…

Bref, le voyage est donc selon mon expérience le miroir rendant évident la nécessité d’une déformation continue. Déformation révolutionnaire!

Pour l’anecdote,j’avais 20 ans et nous avions campé au pied du Manaslu, j’avais dans ces lieux de haute altitude plus proche des dieux et de moi-même très certainement, eu ce recul que le lieu impose. J’avais lors du campement du soir pris un peu de hauteur pour m’assoir face à la vallée semée d’orge et soignée par ses moines en posant sur mes oreilles un disque de Jan Garbarek.

Le moment fut digne de ceux dont on se souvient, ceux durant lesquels on appartient au Monde et durant lesquelles les grandes ambitions se pressent de flatter tous vos sens. Alors je me souviens de m’être promis d’y convier un jour ceux que j’aime en y organisant un concert de ce bon vieux Garbarek. De pouvoir partager ce sentiment ambitieux.

Promesse pas encore tenue, mais dans l’étonnante facétie de la vie, à mon retour de vacances ce dimanche, j’avais eu la chance d’aller rencontrer Erik Truffaz au sommet du barrage d’Emosson qui jouait pour les montagnes et ses contemplatifs. J’avoue d’y être aller déjà concerné par les tâches professionnelles qui m’attendaient le lendemain à la reprise de mes activités.

Aux premières notes du “tiempo dela revolucion” premier morceau choisi par le maître, le Manaslu et son col sud m’est revenu comme si je ne l’avais jamais quitté et tous les élans ambitieux de l’époque avaient retrouvé leurs places.

Au-delà de saisir le bras de celle qui m’accompagnait, celle qui avait fait partie de ces élans oniriques, je me permettais de constater que je n’avais que peu trahis ces desseins mais surtout que j’avais devant moi grâce à cette déformation suspendue au sommet du barrage, reçu cette petite piqûre de rappel quant au fait que le recul est salvateur et source de sérieuses ambitions qui souvent se rappellent à une déroutante cave laissée à l’abandon…

Vous certifier que j’ai repris ma semaine avec un pas plus serein et léger il en va de soi, mais d’affirmer que la distance n’est pas une question de kilomètres mais réside dans l’acte, alors il n’y a rien de plus certain.

Nicolas Ambrosetti
Le Temps, mai 2016

August 18, 2021
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