C'est en 1993, au creux d'une terre que les conquistadors croyaient peuplée de géants, qu'Explora a planté son premier refuge : un long ruban d'architecture blanche posé sur les rives du lac Pehoé, comme suspendu entre le ciel et l'eau. C'est là, face aux Cuernos del Paine — ces dents de pierre que les nuages caressent puis dévorent en l'espace d'une heure — que nous sommes partis à la rencontre du Torres del Paine Lodge, fondateur de la maison Explora et père spirituel de toute une philosophie du voyage : celle du travel by immersion.
Dès le seuil franchi, on comprend que le luxe, ici, ne se mesure pas en marbre ni en dorures, mais en silence. Le bois clair, les grandes baies vitrées qui cadrent les massifs comme autant de tableaux vivants, les feux de cheminée allumés en fin d'après-midi pendant que le vent patagon hurle à l'extérieur — tout concourt à cette forme rare d'élégance austère, presque scandinave, qui sied si bien à l'intelligence du lieu. Les chambres, toutes orientées sur la cordillère, ne possèdent ni télévision ni distraction superflue : la fenêtre suffit.
Nous y avons vécu trois expériences inoubliables. L'ascension vers la base des Tours, d'abord — neuf heures de marche exigeante à travers la forêt de lengas, jusqu'à ce moment de grâce où les trois granites surgissent au-dessus du lac glaciaire, à 2 800 mètres, dans une lumière de cathédrale. La navigation jusqu'au glacier Grey ensuite, sur les eaux laiteuses du lac du même nom, à frôler ces icebergs bleus cobalt arrachés au champ de glace sud — l'un des plus vastes au monde après l'Antarctique. Enfin, une chevauchée avec les baqueanos, ces gauchos patagons aux mains rugueuses et au verbe rare, qui nous ont menés à travers la pampa, jusqu'à des points de vue ignorés des cartes, là où les guanacos détalent et où les condors veillent.
Pour prolonger ces journées, on file le soir vers Puerto Natales, à une heure de route, ce petit port mélancolique qui regarde le canal Señoret. On y dîne d'abord chez Afrigonia, table fusion entre la Zambie et la Patagonie tenue par un couple aussi attachant que talentueux — un agneau de Magallanes parfumé aux épices d'Afrique de l'Est qui, à lui seul, justifierait le voyage. Puis chez Santolla, restaurant niché dans d'anciens conteneurs maritimes face au fjord, où le crabe royal de la Terre de Feu est servi avec une précision quasi japonaise.
Pour préparer le voyage, ou mieux encore pour le prolonger, un seul livre s'impose : En Patagonie de Bruce Chatwin (1977), véritable bréviaire de l'aventurier lettré, qui mêle enquête familiale, légendes des Tehuelches et géographie poétique. C'est l'ouvrage que tout voyageur sérieux glisse dans son sac avant d'embarquer pour le bout du monde — et celui qu'il relit ensuite, autrement, une fois qu'il a vu de ses yeux la terre que Chatwin a tant arpentée.
Enfin, sur le chemin du retour, une halte s'impose à Santiago pour découvrir le Museo Chileno de Arte Precolombino, joyau discret du centre historique. Sa collection permanente, et notamment la salle Chile antes de Chile, offre une plongée saisissante dans les cultures Selk'nam, Yagán et Kawéskar — ces peuples de l'extrême sud, aujourd'hui presque éteints, dont les peintures corporelles et les rites de passage continuent d'habiter la mémoire de la Patagonie. Une manière de refermer le voyage par où il avait commencé : dans le mystère.